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Témoignage de Roger Girs recueilli par l’Abbé Lambert                       

Chaque année nous célébrons dans la paroisse une messe à la mémoire des fusillés de décembre 1944. Les huit qui ont été assassinés ici à Noville le 21 décembre et qui ont leurs noms inscrits sur le monument de l’Enclos des Fusillés et les deux qui ont été tués à Bande le soir du 24 décembre, les deux frères : Fernand et Georges Girs.

La famille Girs habitait le village de Vaux, le papa, la maman et cinq fils : Albert l’aîné, Maurice qui était prisonnier en Allemagne et les trois plus jeunes, Fernand 21 ans, Georges 20 ans et Roger 16 ans au moment des événements.

Je vous livre ici le témoignage de Roger concernant la mort de ses frères. Il m’a dit qu’il ne se sentait pas assez fort, magré les 60 ans, qui nous séparent des événements pour venir livrer lui-même le récit de ces faits. Je me contenterai donc de répéter simplement ce qu’il m’a dit.

À l’annonce du retour des Allemands en décembre Fernand, Georges et Roger sont partis comme beaucoup de jeunes, le 17 ou 18 décembre. Ils sont partis à pied vers Bertogne et la Barrière Hinck. A Baconfoy ils ont pris le tram qui les a conduits jusqu’à Bande. Ils logeaient à Grune dans une famille très accueillante et pendant deux jours ils sont restés avec pas mal de jeunes originaires de la région au milieu de troupes allemandes qui les laissaient en paix et ne leur posaient pas de questions.

Le 24 décembre est arrivé à Grune un groupe de SS qui parlaient très correctement le français et portaient des épaulettes aux couleurs françaises. Au début de l’après-midi ils ont fait le tour des maisons demandant s’il n’y avait pas d’armes. Ils demandaient également aux jeunes gens quel était leur âge. Fernand et Georges ont dit leur âge exact 21 et 20 ans. Roger qui avait 16 ans a dit qu’il en avait 14, c’est ce qui lui a sauvé la vie. Les SS ont ordonné à Fernand et à Georges de les suivre. Roger leur a dit : « Weto bin à vos autes ». Georges lui a répondu : « T’es fé pon ». C’est la dernière parole que Roger a entendu prononcer par son frère.

80 hommes avaient été arrêtés. Les SS ont gardé ceux qui avaient entre 16 et 30 ans. Tout le monde sait ce qui s’est passé dans la soirée du 24 décembre. Un soldat est venu les chercher un à un. Un officier leur a tiré une balle dans la nuque et il les précipitait dans la cave de la maison qui sert aujourd’hui de mémorial.

Un détail qui fait saisir toute l’horreur de la situation. Au moment où les SS demandaient à Roger quel était son âge, ils interpellaient également un autre petit jeune homme de Bande qui a répondu qu’il avait seize ans. Ils lui ont donné l’ordre de les suivre. La maman de ce garçon leur a dit : « Il n’ a pas eu le temps de manger, je vais lui faire une tartine ». Elle a emballé la tartine dans du papier gris. Son fils l’a mise sous son bras. Quand Roger a identifié le corps de ses deux frères il a reconnu le corps de ce garçon, il avait toujours la tartine sous le bras.                                                                      

Ce sont les Anglais qui ont libéré Bande et découvert le charnier. Une jeep a circulé dans le village et on a invité par haut-parleur les gens à se rassembler à tel endroit. De là on a conduit ceux qui se sentaient concernés en jeep jusqu’à un baraquement où l’on avait rassemblé les corps. Ils étaient recouverts d’un drap blanc et on cherchait à les identifier. C’est ainsi que Roger a reconnu ses deux frères, d’abord Georges puis Fernand. Vous imaginez le choc il n’avait que 16 ans.

Certains corps, me disait-il, étaient difficiles à identifier. Les SS avaient tiré à la mitraillette dans le tas de cadavres pour achever ceux qui bougeaient encore. Certains avaient le visage littéralement coupé en deux par la rafale. D’autre part leurs corps avaient séjourné deux semaines dans la cave qui était remplie d’un mélange d’eau et de sang à la hauteur d’environ un mètre.

Quand il est rentré à Vaux, Roger a trouvé son père au lit. Il avait subi un interrogatoire très éprouvant concernant ses trois fils absents et la nouvelle de leur mort l’avait complètement anéanti. Il n’a pas survécu à cette épreuve. On a ramené à Vaux les corps de ses deux fils tués à Bande. C’est ainsi que Roger, sa maman et leur famille ont accompagné les trois cercueils pour leur dernier repos.

C’était un triste jour d’hiver, le 13 février 1945.